Le Prix Nobel de la paix a choisi le jour anniversaire de l’indépendance pour adresser au chef de l’État un réquisitoire sans concession. Une sortie qui ne surgit pas du néant : elle s’inscrit dans une séquence politique congolaise déjà saturée de crispations.
Il n’y avait, selon lui, rien à célébrer. Dans une lettre ouverte publiée ce 30 juin, jour du 66ᵉ anniversaire de l’indépendance de la République démocratique du Congo, Denis Mukwege a choisi de s’adresser directement à Félix Tshisekedi plutôt que de lui souhaiter une « bonne fête nationale ». Le gynécologue, prix Nobel de la paix 2018, y décrit une nation en « crise existentielle », exposée selon lui à un risque de balkanisation, alors que la souffrance des populations congolaises aurait franchi, écrit-il, le seuil de ce qui est humainement tolérable.
Le texte, long de plusieurs pages, déroule un bilan à charge des sept années de pouvoir de Félix Tshisekedi : rupture de l’alliance CACH-FCC au profit d’une Union sacrée de la Nation qu’il accuse d’avoir servi des intérêts familiaux et claniques plus qu’un projet national ; promesses non tenues de justice transitionnelle et de tribunal pénal spécial pour les crimes recensés dans le Rapport Mapping de l’ONU ; état de siège instauré en avril 2021 dans le Nord-Kivu et l’Ituri, reconduit depuis sans interruption malgré une dégradation sécuritaire continue ; accords bilatéraux ayant ouvert le territoire congolais aux armées ougandaise et burundaise, que Mukwege qualifie de « stratégie de pyromane-pompier » ayant contribué à la résurgence du M23 ; multiplication de cadres de négociation jugés non coordonnés (EAC, SADC, Union africaine, Nairobi, Doha, Washington) ; et surtout l’accord économique signé le 26 juin 2021 avec Kigali sur l’exploitation conjointe des minerais du Kivu, que le médecin de Panzi présente comme ayant vidé de sa substance le règlement européen sur les minerais de sang.
Cette sortie s’inscrit dans une dynamique que Mukwege entretient depuis plusieurs mois et qui dépasse sa seule personne. Fin mars, il dénonçait déjà une « dérive au sommet de l’État » après la démission surprise de Vital Kamerhe et Modeste Bahati Lukwebo de leurs postes aux bureaux des deux chambres du Parlement, sur fond de tensions autour d’un projet de révision constitutionnelle. Fin mai, il accusait l’UDPS, le parti présidentiel, de s’être muée en « maître d’œuvre d’une forfaiture » menaçant l’unité du pays. Le débat sur le changement de Constitution continue de cristalliser l’opposition entre le pouvoir et une large partie de la société civile et des Églises : le même 30 juin, lors d’une messe, Mgr François Abeli Muhoya, évêque de Kindu, a lui aussi jugé que la réforme n’était « ni urgente ni nécessaire », exhortant les responsables politiques à ne pas privilégier leurs intérêts personnels. La CENCO avait quant à elle récemment évoqué une « nation en péril ». Une marche de l’opposition, exigeant le départ du président, est annoncée pour le 8 juillet, après la répression d’un sit-in qui avait déjà fait deux morts.
Mais le réquisitoire de Mukwege intervient aussi alors que Kinshasa dispose d’arguments à faire valoir, et qu’un récit alternatif structure la communication présidentielle. La veille, dans son discours du 29 juin, Félix Tshisekedi a présenté le 30 juin comme « mémoire, promesse et responsabilité », insistant sur le devoir de protéger la souveraineté conquise. Sur le dossier sécuritaire justement au cœur des critiques de Mukwege, le bilan est contrasté plutôt qu’uniformément négatif. Depuis la signature de l’accord de paix de Washington le 27 juin 2025, puis des Accords de Washington pour la paix et la prospérité signés en décembre sous l’égide de Donald Trump, et de l’accord-cadre de Doha entre Kinshasa et l’AFC/M23 en novembre 2025, le front s’est globalement figé : le M23 a évacué Uvira en janvier sous pression américaine, opéré des retraits tactiques au printemps dans la plaine de la Ruzizi et à Lubero, tandis que les FARDC progressaient vers Rubaya et Minembwe. Washington a sanctionné en mars la Force de défense rwandaise et plusieurs officiers, puis un réseau de contrebande de coltan vers le Rwanda, et le secrétaire d’État Marco Rubio a fixé à la mi-juillet l’échéance d’un retrait rwandais vérifiable. Le 26 juin, la RDC a par ailleurs saisi la Cour internationale de Justice contre le Rwanda pour les exactions commises depuis 1996 — une démarche que Mukwege lui-même a publiquement saluée, preuve que sa critique du pouvoir n’est pas un rejet en bloc de toute son action diplomatique.
Le tableau dressé devant le Conseil de sécurité des Nations unies reste cependant sombre : 632 civils tués dans le Nord-Kivu et l’Ituri depuis le 19 mars, 27 millions de personnes en insécurité alimentaire, un plan de réponse humanitaire financé à un peu plus de la moitié, et une épidémie d’Ebola déclarée le mois dernier qui complique encore l’accès humanitaire. Les Nations unies comme les États-Unis reconnaissent eux-mêmes que ni Kinshasa ni Kigali n’ont pleinement honoré leurs engagements respectifs. C’est précisément dans cet entre-deux — un front stabilisé mais une paix qui n’est pas acquise, des procédures internationales engagées mais une impunité qui perdure sur le terrain — que la lettre de Mukwege trouve sa résonance : elle ne nie pas les avancées diplomatiques récentes, mais conteste la méthode et le bilan global d’un septennat qu’il juge marqué par l’improvisation sécuritaire et l’absence de justice transitionnelle.
À quelques jours de l’échéance fixée par Washington pour un retrait rwandais, et à une semaine de la marche de l’opposition du 8 juillet, ce 66ᵉ anniversaire de l’indépendance aura surtout révélé l’ampleur du fossé entre le récit officiel d’une souveraineté en cours de reconquête et celui, plus sombre, d’une partie de la société civile congolaise qui redoute que la fête de l’indépendance ne devienne, comme l’écrit Mukwege, une commémoration sans contenu.
Par la rédaction




