Près de cinq mois après la déclaration de l’épidémie, Africa CDC affirme que plus de 700 millions de dollars décaissés par les bailleurs n’ont pas été déclarés aux autorités congolaises. Détournement ? Pas à ce stade, répond son directeur général, qui parle d’un manque de transparence. Mais pendant que les comptes restent flous, les soignants de l’Ituri réclament leurs primes.
Le 14 octobre à Kinshasa, Jean Kaseya, directeur général d’Africa CDC, a livré le calcul à l’origine de la polémique. Sur les engagements initiaux, 962,66 millions de dollars ont déjà été décaissés par 41 donateurs. Or le gouvernement congolais ne connaît que 228 millions apportés par certains partenaires, dont 127 millions déjà utilisés. Dans son communiqué du 15 octobre, Africa CDC précise que 30 % seulement des organisations concernées ont participé à la réunion organisée par l’Institut national de santé publique (INSP) et partagé leurs données. Les chiffres varient légèrement entre l’interview (228 et 127 millions) et le communiqué (environ 220 et 120 millions).
Un trou dans les déclarations, pas encore dans les caisses. Africa CDC insiste sur un point : cet argent est allé directement à des organisations internationales et à des ONG, et non au gouvernement congolais. Kaseya affirme que ces fonds existent. Environ cent millions seraient encore entre les mains des partenaires. L’écart mesure donc ce qui n’a pas été déclaré, pas ce qui a été perdu. Une nuance que certains titres de presse ont déjà balayée.
Un circuit qui échappe à l’État. Selon Kaseya, quand les structures de gestion d’un pays ne rassurent pas, chaque bailleur passe par les partenaires avec lesquels il travaille depuis longtemps, au lieu d’un appui budgétaire commun. Les États-Unis, qui représentent plus de 462 millions de la somme décaissée, ont par exemple recours à des agences de ce type. Le patron d’Africa CDC les cite pour décrire le système, sans les mettre en cause. Résultat : un gouvernement censé coordonner la riposte sans savoir qui détient quoi.
Kaseya promet que les partenaires qui refuseront de renseigner le gouvernement perdront leur accréditation et seront inscrits sur une liste noire africaine. Sur le terrain, le ministre de la Santé, Roger Kamba, a indiqué que sur 97 structures de mise en œuvre, 25 ont répondu à l’appel du gouvernement et peuvent obtenir l’accréditation, désormais obligatoire pour travailler. Il avait aussi évoqué, selon la presse, la possible intervention de la Direction générale de migration contre les organisations qui ne justifieraient pas leurs fonds.
Le bilan est lourd : 8 728 cas confirmés dont 4 205 décès au 6 octobre, l’Ituri concentrant 6 513 cas. En août déjà, des soignants de Bunia protestaient faute de salaires et de primes versés depuis la déclaration de l’épidémie en mai. Ce 15 octobre, l’Intersyndicale de la santé a annoncé une grève générale. Kaseya lui-même dit ne pas accepter que des soignants manquent encore d’équipements de protection. Le gouvernement avait pour sa part dénoncer en août des réseaux qualifiés d’« Ebola business » et annoncé l’enregistrement biométrique du personnel de la riposte. Il avait aussi dénoncé des partenaires qui versaient un à deux dollars par jour aux relais communautaires.
République démocratique du Congo : au 7 octobre, le pays dénombre 4 200 décès dus à la souche Bundibugyo du virus Ebola +2.
Un air de déjà-vu. L’argent d’Ebola a déjà fait scandale. En 2020, l’ancien ministre de la Santé Oly Ilunga et son conseiller financier ont été condamnés à cinq ans de travaux forcés pour détournement de fonds de la riposte. Ilunga a nié avoir autorisé ou profité des paiements en cause. Les fautes présumées ne sont donc pas le monopole des ONG. Kaseya reconnaît d’ailleurs que le gouvernement porte une part de responsabilité dans la coordination.




