Climat : les vagues de chaleur menacent les femmes enceintes, et la région des Grands Lacs est en première ligne

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Selon une enquête de l’agence Reuters, la hausse des températures augmente le risque de naissances prématurées, de fausses couches, de malformations et de prééclampsie. Dans la région des Grands Lacs, où la mortalité maternelle reste élevée et où des millions de femmes vivent déplacées, sans électricité ni soins réguliers, cette menace s’ajoute à une situation déjà fragile.
L’enquête de Reuters repose sur plusieurs éléments : l’analyse de plus de 8 millions de naissances au Mexique entre 2008 et 2025, une synthèse de près de 200 études scientifiques et des témoignages recueillis en Afrique du Sud, au Mexique et aux États-Unis. Le constat est le même partout : la chaleur expose la mère et l’enfant qu’elle porte à des risques encore largement ignorés.
Des « tempêtes de chaleur » de plus en plus fréquentes
Avec des climatologues, Reuters a défini la vague de chaleur comme cinq jours consécutifs où les températures se situent dans les 10 % les plus élevés jamais relevés dans une région. Les plus grandes, celles qui couvrent au moins 1 % de la surface du globe, sont appelées « tempêtes de chaleur ». L’agence en a compté une cinquantaine dans les années 1960. Depuis le début de la décennie actuelle, il y en a déjà eu plus de 665.
Chaque degré compte
L’équipe de l’Université du Witwatersrand, en Afrique du Sud, dirigée par le professeur Matthew Chersich, a passé en revue la littérature scientifique. Elle conclut que chaque degré supplémentaire par rapport à la moyenne locale augmente d’environ 4 % le risque d’accouchement prématuré dans les jours qui suivent. Dans la semaine suivant une vague de chaleur, ce risque grimpe de 26 %. La chaleur accroît aussi le risque de mortinaissance, de fausse couche, de malformations, d’hypertension et de prééclampsie. Cette dernière est responsable de plus d’un décès maternel sur sept dans le monde.
Au Mexique, l’analyse de Reuters montre qu’une vague de chaleur dans les quatre semaines précédant l’accouchement fait monter le taux de naissances prématurées d’environ 6,5 %, et jusqu’à 18 % lorsque l’exposition est la plus forte.
Une chercheuse face à son propre sujet d’étude
L’enquête suit notamment la Dr Lakhoo, médecin et chercheuse dans l’équipe sud-africaine. Pendant qu’elle étudiait ces risques, elle est tombée enceinte de jumeaux. Johannesburg a connu 74 jours de tempête de chaleur pendant sa grossesse. Elle a développé une prééclampsie et ses filles sont nées très prématurément. Elle reconnaît qu’on ne peut pas attribuer avec certitude cette complication à la chaleur, mais elle estime que la chaleur a avancé l’accouchement. Sa conclusion : « Tout le monde est à risque. »
ANALYSE — Les Grands Lacs face à une menace encore invisible
Un continent qui se réchauffe vite
L’Afrique centrale et orientale n’échappe pas à la tendance décrite par Reuters. D’après l’Organisation météorologique mondiale (OMM), l’année 2024 a été la plus chaude ou la deuxième plus chaude selon les jeux de données, et la dernière décennie est la plus chaude jamais enregistrée sur le continent. La température moyenne en surface en Afrique a dépassé d’environ 0,86 °C la moyenne de 1991-2020. Chez les voisins de l’EAC, la Tanzanie et le Kenya ont tous deux déclaré 2024 année la plus chaude de leur histoire. Les extrêmes vont dans les deux sens : la même année, des pluies exceptionnelles ont provoqué de graves inondations au Kenya, en Tanzanie et au Burundi, faisant des centaines de morts et plus de 700 000 sinistrés.
L’enquête de Reuters contient un enseignement important pour la région. Johannesburg et Mexico, situées en altitude comme Bukavu, Goma ou Gitega, ne sont plus protégées par leur relief. Le danger dépend moins de la température absolue que de l’écart avec ce à quoi les femmes sont habituées. Les zones basses et plus chaudes, comme la plaine de la Ruzizi, Uvira, Bujumbura ou les rives des lacs, cumulent les deux risques.
Des systèmes de santé déjà sous tension
La chaleur agit comme un multiplicateur de vulnérabilités. Or les Grands Lacs partent d’un niveau de risque élevé. Selon les estimations modélisées de la Banque mondiale pour 2023, le taux de mortalité maternelle s’établit à 427 décès pour 100 000 naissances vivantes en RDC, 392 au Burundi et 229 au Rwanda. En RDC, 6 995 décès maternels ont été signalés rien qu’en 2022, et l’OMS estime que trois femmes y meurent chaque heure de causes liées à la grossesse ou à l’accouchement.
L’hypertension, que la chaleur aggrave, pèse déjà lourd dans ce bilan. Au Rwanda, les troubles hypertensifs représentent 14 % des décès maternels évitables, d’après l’UNFPA. Une étude sud-africaine citée par Matthew Chersich a montré que les troubles hypertensifs sévères de la grossesse augmentaient jusqu’à 80 % lorsque la température dépassait 23 °C en début de grossesse. Ce seuil est régulièrement atteint dans de nombreuses villes de la région.
Les déplacées, premières exposées
Le conflit dans l’Est de la RDC aggrave le risque. Selon l’UNFPA, sur les 220 000 femmes enceintes estimées au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, plus de 12 000 étaient déplacées, sans garantie d’accès aux soins. Au début de 2026, les données humanitaires faisaient état d’environ 6,47 millions de déplacés internes en RDC, dont 51 % de femmes. Dans les sites de déplacés, les abris en bâche, la promiscuité, le manque d’eau potable et l’absence d’ombre exposent directement les femmes enceintes à la chaleur, souvent loin d’une maternité.
Sans électricité, pas de climatisation
Reuters présente la climatisation comme l’une des protections les plus efficaces. Dans la région, elle reste un luxe. La RDC affiche un taux d’accès à l’électricité de 21,5 % en 2024, et ce taux est estimé à 1 % en milieu rural. Au Burundi, l’accès à l’électricité n’était que de 11,6 % en 2023. Le Rwanda fait exception : le Rwanda Energy Group annonce que 85,4 % des ménages avaient accès à l’électricité fin 2025. Dans la plupart des foyers de la région, se rafraîchir veut dire chercher de l’ombre ou une brise, comme le faisait Nkazimulo Nkiwane à Johannesburg.
Des réalités sociales qui aggravent l’exposition
Des travaux menés en Afrique de l’Est confirment ce que de nombreuses sages-femmes de la région observent sur le terrain. Au Kenya, dans le comté de Kilifi, les femmes enceintes interrogées décrivaient vertiges, fatigue, déshydratation et insomnie, mais continuaient d’effectuer des tâches ménagères pénibles sous la chaleur, avec peu de soutien de leur famille. Au Burkina Faso, l’équipe de Chersich a constaté que l’allaitement durait environ 25 minutes de moins les jours chauds. La corvée d’eau, le travail aux champs et les marchés en plein soleil font partie du quotidien de nombreuses femmes du Kivu, de l’Ituri et du Burundi.
Un angle mort de la recherche et des politiques publiques
Les études citées par Reuters concernent surtout l’Afrique du Sud, l’Asie, l’Europe et les Amériques. Une méta-analyse de référence relève pourtant que les risques pourraient être les plus élevés dans les pays à revenu faible et intermédiaire. À notre connaissance, aucune étude d’envergure n’a encore mesuré le lien entre chaleur et issues de grossesse en RDC, au Burundi ou au Rwanda. Les registres de naissances y sont souvent incomplets.
Plusieurs pistes proposées par les chercheurs semblent pourtant à la portée de la région, car elles coûtent peu :
En toile de fond, le constat de Reuters vaut doublement pour les Grands Lacs. Si la chaleur menace même une chercheuse informée vivant en ville, elle menace encore davantage une femme déplacée de Masisi, une cultivatrice de la plaine de la Ruzizi ou une commerçante de Bujumbura.