GrandsLacsTv

Rechercher un sujet, un article…

⌘K
Actualité

RDC : trente ans d’agressions rwandaises, anatomie d’une guerre sans fin

G

Par GrandsLacsTv

Publié le 8 juillet 2026

21 min de lecture

Partager

RDC : trente ans d’agressions rwandaises, anatomie d’une guerre sans fin

Depuis plus de trois décennies, l’Est de la République démocratique du Congo vit au rythme des interventions militaires du Rwanda. Un conflit qui, selon les estimations les plus couramment citées, a coûté la vie à des millions de Congolais certaines sources avancent jusqu’à huit millions de victimes directes et indirectes et qui, lors de la seule dernière offensive du M23 soutenu par Kigali, a jeté sur les routes des centaines de milliers de déplacés. Pendant ce temps, la communauté internationale détourne le regard. Retour sur trente ans d’une entreprise de déstabilisation méthodique, habillée de justifications qui ne résistent pas à l’examen des faits.

I. Trois décennies d’interventions militaires : une constante de la politique de Kigali

Tout commence en 1996. Sous couvert de poursuivre les auteurs du génocide rwandais réfugiés au Zaïre, l’armée rwandaise pénètre en territoire congolais aux côtés de l’AFDL de Laurent-Désiré Kabila. Deux ans plus tard, en 1998, Kigali récidive en parrainant la rébellion du RCD, déclenchant la « Grande Guerre africaine » qui impliquera jusqu’à neuf pays et fera, selon les études de mortalité les plus citées, plusieurs millions de morts, essentiellement parmi les civils congolais.

Le Rapport Mapping des Nations unies, publié en 2010, documente sur cette période des centaines d’incidents graves, dont des massacres systématiques de réfugiés hutu et de civils congolais par l’armée rwandaise et ses alliés des crimes dont le rapport indique qu’ils pourraient, s’ils étaient portés devant un tribunal compétent, être qualifiés de crimes contre l’humanité, voire de crimes de génocide. Seize ans plus tard, aucune juridiction n’a été saisie et aucun responsable n’a répondu de ces actes.

Après le retrait officiel de ses troupes en 2002, le Rwanda n’a jamais réellement quitté la RDC : il y a maintenu son influence par groupes armés interposés le CNDP de Laurent Nkunda à partir de 2006, puis le M23 dès 2012, dont la première incarnation s’empare brièvement de Goma avant d’être défaite en 2013. Sa résurgence fin 2021, massivement appuyée par les Forces de défense rwandaises (RDF) selon les rapports successifs du Groupe d’experts des Nations unies, marque le début du cycle actuel : prise de Bunagana en 2022, puis de Goma et de Bukavu début 2025, les deux capitales provinciales du Nord et du Sud-Kivu.

La constante, sur trente ans, est frappante : à chaque phase, les mêmes hommes Paul Kagame et son homme de confiance James Kabarebe, aujourd’hui conseiller principal pour la défense et la sécurité, sous sanctions américaines et européennes depuis 2025 et les mêmes justifications, servies à une communauté internationale qui feint de les croire.

II. Le prétexte des FDLR : un argument qui ne résiste pas aux faits

Le premier pilier du discours de Kigali est la menace que représenteraient les FDLR, groupe armé issu des restes des forces génocidaires de 1994. L’argument souffre pourtant de contradictions majeures que relèvent de nombreux observateurs congolais et internationaux.

D’abord, la disproportion entre la menace alléguée et la réponse militaire. Depuis des années, aucune incursion significative des FDLR en territoire rwandais n’a été documentée ; le groupe, affaibli et vieillissant, ne menace plus sérieusement l’appareil sécuritaire le plus verrouillé de la région. Ensuite, l’histoire récente dément la sincérité de l’objectif affiché : sous la présidence de Joseph Kabila, le Rwanda a bénéficié d’une coopération sécuritaire étendue avec Kinshasa, allant jusqu’à des opérations conjointes sur le sol congolais et une infiltration profonde des services de sécurité congolais. Kigali disposait alors de toutes les facilités pour en finir militairement avec les FDLR. Il ne l’a pas fait car la survie résiduelle des FDLR est précisément ce qui justifie, aux yeux du monde, sa présence militaire permanente à l’Est du Congo.

Pire : les campagnes « anti-FDLR » successives se sont soldées par des massacres de civils, en majorité hutu réfugiés rwandais et Congolais confondus, documentés notamment par le Rapport Mapping. Des centaines de milliers de personnes ont péri dans ces traques menées sous la coordination d’officiers supérieurs rwandais, au premier rang desquels James Kabarebe.

Lorsque la vacuité de l’argument est devenue trop visible, Kigali a ajusté son langage : il ne s’agissait plus de « traquer les FDLR » mais de « mesures défensives ». Un glissement sémantique qui a un objectif tactique précis : mettre la RDC dos au mur en exigeant d’elle qu’elle neutralise les FDLR dans des zones… que contrôlent précisément l’armée rwandaise et ses supplétifs de l’AFC/M23. « Par quelle magie la RDC traquerait-elle les FDLR dans des territoires qu’elle ne contrôle pas ? », s’interrogent de nombreux analystes. La question reste sans réponse.

Le rapport final du Groupe d’experts des Nations unies, publié en juin 2026 (S/2026/466), achève de démonter l’argument. Les experts écrivent n’avoir « trouvé aucune preuve » que les éléments des FDLR signalés aux côtés des FARDC constituaient « une menace directe pour le Rwanda susceptible de justifier une intervention militaire en République démocratique du Congo ». Ils constatent en outre que l’armée rwandaise a pris pour cible des zones où aucune présence des FDLR n’avait été signalée, notamment Uvira, ce qui « met en doute le bien-fondé de l’argument de légitime défense » avancé sous couvert de « mesures défensives ».

III. La « protection des Tutsi » : l’instrumentalisation des Banyamulenge au Sud-Kivu

Le second pilier du narratif rwandais est la protection des minorités tutsi congolaises, présentées comme persécutées par Kinshasa. Là encore, l’examen du terrain révèle une réalité bien plus trouble : c’est l’ingérence rwandaise elle-même qui a embrasé des zones jusque-là relativement paisibles.

Le cas des hauts plateaux de Minembwe, au Sud-Kivu, est emblématique. Pendant des années, la communauté banyamulenge y a cohabité avec les autres communautés  Babembe, Bafuliiru, Banyindu dans un équilibre certes fragile, mais sans embrasement généralisé. Selon de nombreux témoignages issus de la communauté elle-même, la déstabilisation a commencé lorsque Kigali a entrepris d’instrumentaliser les Banyamulenge à son profit : élimination physique d’élites dissidentes refusant de cautionner sa politique expansionniste, puis armement des factions acquises à sa cause, avec le concours de figures politiques pro-rwandaises telles qu’Azarias Ruberwa ou Moïse Nyarugabo, anciens cadres du RCD.

Face à cette mainmise, des voix dissidentes se sont organisées. Le camp du général Pacifique Masunzu, officier banyamulenge resté loyal au gouvernement central, s’est opposé pendant des années aux factions pro-rwandaises dirigées notamment par le colonel déserteur Michel Rukunda alias « Makanika ». Les hauts plateaux sont ainsi devenus le théâtre d’un conflit fratricide entretenu de l’extérieur, dans lequel des civils Banyamulenge eux-mêmes y compris des enfants ont péri pour avoir refusé la tutelle de Kigali. Depuis, ce coin du Sud-Kivu n’a plus connu la paix.

Plusieurs notables et dirigeants de la communauté banyamulenge se sont publiquement prononcés contre cette prise en otage de leur communauté, rappelant que leur avenir est congolais et que la « protection » proclamée par Kigali n’est qu’un paravent pour maintenir une présence militaire étrangère sur les hauts plateaux d’Uvira, de Fizi et de Mwenga.

Le rapport S/2026/466 du Groupe d’experts corrobore ce tableau d’une communauté prise en otage. Il documente comment le MRDP/Twirwaneho a empêché les civils de quitter Minembwe « en recourant à la coercition et à la menace de la violence », et comment « tous les garçons âgés de 10 à 12 ans et tous les hommes valides » ont été contraints de rejoindre ses rangs et de prendre part aux combats, en violation de l’interdiction du recrutement forcé et de l’utilisation d’enfants dans les conflits armés. Les experts soulignent que ces comportements soulèvent de « graves préoccupations » au regard du droit international humanitaire, « notamment en ce qui concerne l’interdiction d’utiliser des civils comme boucliers humains pour protéger des objectifs militaires ».

IV. La guerre déportée dans la diaspora : lobby et contre-lobby

Le conflit de Minembwe ne se joue plus seulement sur les crêtes du Sud-Kivu : il s’est exporté au sein des diasporas banyamulenge et rwandaise, particulièrement aux États-Unis, où il a pris la forme d’une bataille d’influence dans les couloirs décisionnels internationaux.

Au cœur de ce dispositif, des voix congolaises pointent le rôle d’une organisation dénommée Mahoro Peace Association, présentée comme une structure de mobilisation de fonds au profit des groupes armés pro-rwandais actifs à Minembwe. Selon ces mêmes sources, l’organisation serait animée en grande partie par des cercles proches du renseignement rwandais et du FPR, et compterait parmi ses membres des ressortissants rwandais ayant usurpé l’identité congolaise pour obtenir un établissement aux États-Unis. Elle aurait été citée dans plusieurs dossiers d’appui à des groupes armés et à des mouvements insurrectionnels des allégations que l’organisation conteste, mais qui alimentent une méfiance croissante au sein de la communauté.

En réaction, des fils et filles de Minembwe se sont organisés en contrepoids. Le mouvement Banyamulenge Global Advocacy se présente comme un mouvement d’éveil de la communauté, déterminé à contrer le lobby pro-rwandais auprès des chancelleries et des institutions internationales, à empêcher Kigali d’exercer une emprise sur la communauté banyamulenge et à mettre fin à son endoctrinement. Ce clivage interne à la diaspora illustre une réalité que le narratif officiel rwandais s’emploie à masquer : les Banyamulenge ne sont pas un bloc acquis à Kigali, et beaucoup d’entre eux se vivent d’abord comme des Congolais pris en otage par une puissance étrangère parlant en leur nom.

V. Nord-Kivu : massacres, déplacements forcés et repeuplement

Au Nord-Kivu, le narratif de la « protection des minorités » se heurte à une autre réalité : celle de populations en majorité hutu congolaises massacrées, chassées de leurs terres et remplacées. Des témoignages récurrents font état de mouvements forcés de populations dont les terres sont ensuite occupées par d’autres communautés, y compris des personnes venues du Rwanda, dans ce que beaucoup de Congolais décrivent comme une entreprise de repeuplement des zones conquises.

Cette lecture s’appuie sur un mobile économique et démographique bien réel : confronté à la pression foncière, au manque de terres arables et à la dépendance vis-à-vis des minerais congolais, le Rwanda a intérêt à pérenniser le chaos dans les Kivus. Des sources congolaises vont plus loin et accusent Kigali d’avoir instrumentalisé jusqu’à des factions se réclamant des ADF pour semer la terreur dans des villages du Nord-Kivu et précipiter l’exode des communautés d’origine une accusation difficile à vérifier de manière indépendante, mais qui s’inscrit dans un schéma documenté d’utilisation de groupes armés interposés.

Ce qui, en revanche, est solidement documenté, c’est la brutalité de l’occupation actuelle. Le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme a accusé le M23 d’avoir tué au moins 319 civils dans le seul mois de juillet 2025 dans le territoire de Rutshuru. En juin 2026, Human Rights Watch a publié un rapport accablant, « La mort était partout », documentant les rafles de grande ampleur, les détentions arbitraires, les meurtres, la torture, le travail forcé et le recrutement forcé y compris d’enfants menés par le M23 avec l’appui de militaires rwandais dans les camps de Rumangabo et de Tshanzu. Des abus qui, selon l’organisation, constituent des crimes de guerre et devraient faire l’objet d’enquêtes en tant que possibles crimes contre l’humanité.

VI. Le vol et le pillage des minerais : le nerf économique de la guerre

Derrière les justifications sécuritaires et identitaires se cache le mobile que plus personne ne peut ignorer : le contrôle des minerais congolais. Les rapports d’enquête de plusieurs chercheurs indépendants et de défenseurs de droits humains  le dit sans détour : sous l’apparence d’une rébellion locale, la guerre actuelle est une « saga de criminalité économique », une bataille pour le contrôle de ressources naturelles évaluées à quelque 24 000 milliards de dollars les fameux « 3T + or » (tantale, étain, tungstène), auxquels s’ajoutent cobalt, cuivre, diamant et lithium. Les pays voisins, Rwanda en tête, y sont utilisés pour contrôler les sites miniers, faire sortir frauduleusement la production congolaise et capter le marché.

Les chiffres du pillage parlent d’eux-mêmes. Selon les memes enquêtes, les exportations d’or du Rwanda ont bondi de 43 % en 2023, tandis que 3,4 milliards de dollars de minerais sortaient par l’Ouganda. La même année, les États-Unis n’importaient que 7 % de leur tantale directement de la RDC, mais 36 % du Rwanda un pays dont les réserves propres de tantale sont minimes et qui ne possède aucune mine d’or. La seule explication plausible reste la contrebande de la production congolaise. Comble du paradoxe, l’Union européenne maintient avec Kigali un accord toujours en vigueur sur l’exportation de minerais.

Le rapport final du Groupe d’experts de juin 2026 apporte à ce dossier des preuves d’une précision inédite. À Rubaya, sous contrôle de l’AFC/M23 depuis le 30 avril 2024, une modélisation tridimensionnelle des sites miniers réalisée à partir d’images satellites de mars 2026 révèle des niveaux de production dépassant les estimations de 2024, qui s’établissaient déjà à environ 120 tonnes par mois. Le mouvement y prélève une taxe de 4 dollars par kilo de coltan et de 2 dollars par kilo de cassitérite, réglée après livraison au Rwanda sur un compte bancaire ouvert au nom de son coordonnateur financier provincial, et le transport jusqu’à Kigali, où des sociétés exportatrices de création récente rachètent la production, est réservé à des transporteurs agréés par la rébellion. Conséquence directe, relèvent les experts : les exportations rwandaises de cassitérite ont bondi de 58 % en 2025, passant de 4 859 à 7 700 tonnes, une hausse qui coïncide « tant sur le plan chronologique que quantitatif » avec l’intensification de la contrebande depuis les zones occupées et avec l’arrêt, en février 2025, des exportations officielles congolaises depuis Bukavu. Pour que cette progression s’explique par la seule production nationale rwandaise, celle des petits producteurs du pays aurait dû tripler, ce qu’aucun événement ne permet d’expliquer. Quant à l’or, les experts jugent la hausse des exportations ougandaises « largement attribuable » au métal congolais sorti en contrebande.

La géographie militaire de l’occupation épouse d’ailleurs celle des gisements. La zone sous contrôle de la coalition RDF–AFC/M23 s’étire sur 328 kilomètres le long de la frontière rwandaise, de Bunagana à Kamanyola, et s’enfonce jusqu’à 300 kilomètres à l’intérieur du pays, vers Walikale. La mine de Rubaya, dans le Masisi qui concentrerait, selon le rapport, la moitié de la valeur des réserves de coltan est totalement sous contrôle de la rébellion. Le gros des troupes n’est pas déployé pour « protéger » qui que ce soit, mais envoyé disputer aux Wazalendo et aux FARDC le contrôle des sites miniers : vers Walikale au Nord-Kivu, vers Twangiza au Sud-Kivu, autour de Kavumu (sites de Luhihi et de Kadasomwa, dans le Kabare). Les centres enclavés de Kamituga et de Shabunda figurent également parmi les cibles convoitées : la forêt de l’Urega, entre les rivières Lwindi et Elila, constitue la deuxième zone aurifère du pays après la ceinture de Kibali et sa production s’écoule déjà spontanément via Bukavu… avant de traverser vers le Rwanda.

Pendant que les combattants se concentrent sur les fronts miniers, Goma (900 000 habitants) et Bukavu (1 400 000 habitants) sont laissées sans sécurité réelle : le rapport fait état d’une moyenne de cinq cadavres par nuit, les activités de jour étant contrôlées par le M23 et celles de nuit livrées aux gangs. Une hiérarchie des priorités qui trahit, mieux que tout discours, la vraie nature de cette occupation : on protège les mines, pas les populations.

VII. De la « congolisation » du M23 à la stratégie de balkanisation

Acculé sur le plan diplomatique, Kigali a entrepris de « congoliser » sa rébellion. Le M23, mouvement issu des anciens rebelles du CNDP et du RCD, a été rebaptisé et élargi au sein de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), coordonnée par Corneille Nangaa, ancien président de la commission électorale congolaise, et adossée à des figures de l’ancien régime, dont l’ex-président Joseph Kabila. L’objectif : présenter à la communauté internationale un mouvement « congolais », porté par des griefs internes, et non le bras armé d’une puissance étrangère. Dans l’opinion congolaise, l’artifice ne prend pas.

Il ne prend d’ailleurs plus vraiment ailleurs non plus. Le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations unies, transmis au Conseil de sécurité en 2026, est sans ambiguïté : « le gouvernement rwandais a continué de déterminer les territoires à conquérir et ceux à occuper ou à évacuer », attestant d’un « contrôle opérationnel centralisé » et d’une « subordination hiérarchique » de l’AFC/M23 aux Forces de défense rwandaises. Le rapport décrit une chaîne de commandement reliant Kigali au terrain, dans laquelle James Kabarebe joue le rôle d’intermédiaire principal y compris dans la coordination avec Joseph Kabila, lors de réunions tenues à Gisenyi, au Rwanda. En janvier 2026, après des décennies de déni, l’ambassade du Rwanda à Washington a fini par reconnaître une « coordination sécuritaire » avec l’AFC/M23 un aveu minimal au regard des effectifs que les experts onusiens documentent désormais : selon leurs « estimations prudentes », entre 8 000 et 10 000 soldats de la RDF étaient déployés au Sud-Kivu et entre 6 000 et 8 000 au Nord-Kivu en décembre 2025, soit jusqu’à 18 000 hommes sur le sol congolais, sans « aucun retrait notable » signalé depuis.

Ayant échoué à imposer sa rébellion comme interlocuteur légitime, Kigali et ses relais poursuivent désormais, selon de nombreux observateurs congolais, un objectif plus radical : la partition de fait du pays, sur le modèle soudanais. L’installation d’une administration parallèle dans les zones conquises perception de taxes, nominations d’autorités, contrôle des frontières et des sites miniers pose méthodiquement les jalons d’une entité politico-administrative séparée. Les territoires sous contrôle direct de l’armée rwandaise et du M23 représentent aujourd’hui, selon l’ONU, une superficie comparable à celle du Rwanda lui-même. La « balkanisation » de la RDC, longtemps dénoncée comme un fantasme, se construit sous les yeux du monde.

Le rapport S/2026/466 décrit cette entreprise dans le détail. Dès le début de décembre 2025, l’AFC/M23 a établi une « nomenclature codifiée des taxes reproduisant les structures fiscales de l’État congolais », impôts sur le revenu des personnes physiques et morales compris ; les services fiscaux provinciaux ont été regroupés au sein d’une structure unifiée placée sous son « département des finances » ; les compagnies nationales d’eau et d’électricité (REGIDESO et SNEL) ont été placées sous l’autorité du gouverneur nommé par le mouvement ; l’assureur public SONAS a été évincé au profit d’une société privée, Imperial Assur, en situation de quasi-monopole depuis mars 2026 ; un établissement financier non agréé opérait même à Goma et à Rubaya. Les experts relèvent par ailleurs que, depuis le lancement du processus de Doha en mars 2025, la superficie des territoires occupés a augmenté de plus de 35 %, en violation de la résolution 2773 (2025) du Conseil de sécurité. La « congolisation », elle, se poursuit : au moment de la rédaction du rapport, plusieurs sources annonçaient un remaniement imminent du mouvement, y compris un changement de nom, dans lequel Joseph Kabila, condamné à mort par défaut pour trahison en septembre 2025 par la Haute Cour militaire congolaise, devrait occuper « des fonctions de premier plan ».

VIII. L’escalade actuelle : des drones sur Minembwe, des accords sans effet

Les processus diplomatiques se succèdent accord de paix entre la RDC et le Rwanda parrainé par Washington, déclaration de principes puis accord-cadre de Doha entre Kinshasa et l’AFC/M23, pourparlers de Montreux sans que les armes ne se taisent. Chaque signature a été suivie de nouvelles offensives, comme la prise d’Uvira, le 10 décembre 2025, six jours à peine après la signature, le 4 décembre, de l’Accord de Washington censé mettre fin aux hostilités, l’offensive elle-même ayant été lancée dans les jours précédant la signature. Le Groupe d’experts établit que plus de 8 000 soldats de la RDF, forces spéciales comprises, y ont été engagés, sous une coordination dans laquelle James Kabarebe a joué « un rôle clé », et que le retrait de la ville, le 18 janvier 2026, obtenu sous pression diplomatique, s’est soldé non par un retour au Rwanda mais par un redéploiement vers d’autres sites stratégiques du Sud-Kivu.

Sur les hauts plateaux de Minembwe, la guerre a même changé de visage : elle se mène désormais aussi par drones. En avril 2026, les FARDC ont dénoncé des frappes de drones attribuées à la coalition RDF–AFC/M23 sur les localités de Mikenge, de Kakenge et sur la zone habitée dite « Point Zéro », faisant des morts et des blessés parmi les civils, principalement des femmes et des enfants. Ces dernières semaines encore, frappes et renforts de troupes se sont intensifiés dans la région, tandis que la communauté banyamulenge organisait des manifestations aux États-Unis, au Canada, au Kenya et en Europe pour dénoncer les violences infligées aux civils des hauts plateaux.

Le Groupe d’experts confirme cette bascule dans la guerre aérienne. Son rapport documente des frappes d’un drone armé de type Bayraktar TB2 sur Mikenge et Point Zéro, dans les Hauts Plateaux, ainsi que des attaques répétées de drones de l’AFC/M23 et de la RDF contre l’aéroport de Bangoka à Kisangani, principal pôle logistique des opérations aériennes des FARDC, pourtant situé très loin des lignes de front. À Goma, le 11 mars 2026, une frappe de drone a tué une employée de l’UNICEF dans le quartier de Himbi, des militaires du M23 se rendant sur place peu après pour retirer les débris de projectiles. À Minembwe, encerclée, toutes les lignes de communication ont été coupées et, depuis février 2026, le seul accès possible se fait par voie aérienne. C’est dans ce contexte qu’au début de mars 2026 les États-Unis ont imposé des sanctions à la RDF elle-même ainsi qu’à quatre de ses hauts responsables, en raison de « l’appui opérationnel direct » fourni à l’AFC/M23.

Malgré les sanctions ciblées dont celles visant James Kabarebe  et les appels répétés au retrait des troupes rwandaises, y compris de la part de sénateurs américains saisissant directement la Maison-Blanche, Kigali continue de renforcer ses effectifs. Tout indique une volonté d’aller jusqu’au bout : soit faire plier le pouvoir légalement établi à Kinshasa, soit rendre effective la balkanisation si longtemps préparée. Pendant ce temps, les communautés des hauts plateaux de Minembwe, comme celles du Nord-Kivu, s’enfoncent dans une souffrance qui dure depuis des années.

Trente ans d’impunité, jusqu’à quand ?

Trente ans après la première invasion, le bilan est accablant : des millions de morts, des millions de déplacés, deux capitales provinciales occupées, une administration parallèle installée sur un territoire grand plus que le Rwanda, et des ressources minières congolaises qui alimentent une économie de guerre régionale. Les deux argumentaires servis par Kigali la menace FDLR et la protection des Tutsis se sont l’un après l’autre effondrés face aux faits, aux rapports onusiens et, désormais, aux propres aveux du Rwanda.

Reste la question qui hante les Congolais : jusqu’à quand la communauté internationale continuera-t-elle de fermer les yeux ? Tant que les résolutions ne seront pas suivies d’effets, tant que les rapports d’experts resteront lettre morte et tant que les responsables identifiés de longue date ne répondront pas de leurs actes devant la justice, la mécanique décrite dans ces lignes continuera de broyer les populations de l’Est de la RDC. L’histoire retiendra que tout était documenté, connu, et dit et que le monde a regardé ailleurs.

Sources et références

  • Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo, Rapport final, Conseil de sécurité des Nations unies, document S/2026/466, 11 juin 2026 (établi en application de la résolution 2783 (2025)).
  • Rapports antérieurs du Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC, notamment S/2025/858, S/2025/446, S/2024/969 et S/2012/843.
  • Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, Rapport du Projet Mapping concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République démocratique du Congo, août 2010.
  • Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH), constats relatifs aux exactions du M23 dans le territoire de Rutshuru, juillet 2025.
  • Human Rights Watch, « La mort était partout », rapport sur les exactions du M23 et de ses appuis rwandais dans l’Est de la RDC, juin 2026.
  • ICPRD, rapport sur la criminalité économique et le pillage des ressources naturelles dans l’Est de la RDC, fondé sur les données de son réseau de défenseurs des droits humains dans les Kivus.
  • Résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies 1533 (2004), 2773 (2025) et 2783 (2025).
  • Banque nationale du Rwanda, statistiques mensuelles des exportations (données citées dans S/2026/466).
  • Mesures de sanctions des États-Unis et de l’Union européenne visant James Kabarebe (2025), ainsi que la Force de défense rwandaise et quatre de ses hauts responsables (mars 2026).
  • Accord de Washington entre la RDC et le Rwanda (4 décembre 2025) et documents du processus de Doha, tels que cités dans S/2026/466.
  • Shi Yu, Alain Uaykani. Feature: In DR Congo’s Rubaya, coltan is both boon and bane
  • Xinhua| 2025-04-04 20:55:15, https://english.news.cn/africa/20250404/
  • xinhuanet.com
  • Vladmir Bekish. The DRC’s $24 trillion curse: How wealth fuels endless conflict. Published
  • 17 February 2025 https://news.az/news/-the-drcs-24-trillion-curse-how-wealth-fuels-
  • endless-conflict
  • Sasha Lezhnev and John Prendergast. A way out to the DRC Proxy war. Published on
  • March 28, 2025 https://www.justsecurity.org/109610/drc-proxy-war-way-out/

Partager

# Actualité